Instituée comme une journée de mémoire et de mobilisation contre les violences basées sur le genre (VBG), à la suite du viol d'une mineure à Mandiana qui a profondément ému l'opinion publique guinéenne, l'initiative « Jeudi noir » suscite également une réflexion sur la pérennité de l'engagement citoyen. Dans cette tribune, Adama Cherif CAMARA, consultant, expert en Genre et EDI, appelle à dépasser l'indignation de circonstance pour inscrire la prévention, l'éducation et la lutte contre les VBG dans une action quotidienne et durable.

Par Adama Cherif Camara

Le jeudi noir, … et vendredi, samedi et dimanche ?

Chaque fois qu'un drame secoue la Guinée, c'est le même scénario qui se rejoue.

Les photos de profil virent au noir. Les hashtags fleurissent. Les experts autoproclamés surgissent comme par magie. Les publications s'enchaînent. Pendant 24 heures, tout le monde est féministe. Tout le monde connaît les violences basées sur le genre sur le bout des doigts. Tout le monde jure que « plus jamais ça ».

Puis minuit sonne.

Vendredi matin, le noir a disparu des profils, les hashtags se sont évaporés, l'indignation est partie à la retraite, et les réseaux ont repris leur programme habituel : politique, buzz, clashs, divertissement.

Les victimes, elles, ne changent pas de douleur en même temps que leur photo de profil.

Qu'on se comprenne bien : je salue l'initiative « Jeudi noir ». Toute action qui brise le silence compte. Mais quand le militantisme devient une tendance qui tient moins longtemps qu'une story WhatsApp, on a le droit de se poser des questions.

À force de transformer chaque tragédie en campagne numérique de vingt-quatre heures, ne sommes-nous pas en train de confondre engagement et affichage ?

J'ai eu la chance d'échanger, lors de plusieurs rencontres internationales, avec des expertes et experts du genre, de l'inclusion et de la lutte contre les violences basées sur le genre. Et j'en garde une conviction : les vraies féministes ne sont pas toujours celles que l'algorithme met en lumière.

Elles sont souvent invisibles.

Pendant que certains comptent les « j'aime », elles comptent les villages sensibilisés.

Pendant que d'autres collectionnent les partages, elles enchaînent les séances d'information dans les écoles, les familles, les communautés.

Pendant que certains publient leur colère, elles travaillent, parfois pendant des années, pour qu'aucune fillette ne devienne la prochaine victime.

Elles savent ce que vaut l'approche IEC/CCC, Informer, Éduquer, Communiquer pour changer durablement les comportements. Parce que les violences sexuelles ne naissent pas sur Facebook. Elles prennent racine dans les mentalités, les stéréotypes, les silences, une éducation défaillante et des normes sociales que personne ne veut remettre en cause tant qu'aucun drame ne fait la une.

Dénoncer est indispensable. Mais dénoncer n'a jamais suffi.

Une publication ne rééduque pas un violeur.

Un hashtag n'apprend pas le consentement.

Un filtre noir ne protège aucune enfant.

Une vague d'indignation ne remplace ni une politique publique, ni une éducation sexuelle adaptée, ni une justice qui sanctionne, ni un travail communautaire de longue haleine.

Alors oui au « Jeudi noir ».

Mais si le féminisme ne travaille que le jeudi, les agresseurs, eux, travaillent toute la semaine.

Le vrai combat commence quand les caméras s'éteignent, quand les hashtags cessent d'être tendance, quand les projecteurs quittent les réseaux sociaux pour éclairer les écoles, les familles, les quartiers, les villages.

La révolution ne se fera pas avec des publications virales. Elle se fera le jour où nous accepterons, enfin, que prévenir vaut toujours mieux que s'indigner.

Le noir n'a de sens que s'il éclaire nos consciences. Sinon, ce ne sera qu'une couleur de plus sur nos écrans.

Adama Cherif CAMARA

Consultant, Expert et Spécialiste en Genre et EDI (Egalité, Diversité et Inclusion)

Doctorant en Sciences Humaines et Sociales

 

Document joint

Jeudi Noir, par Adama Cherif Camara.pdf (207 ko)